Samedi 23 janvier 2010 – CR Maurice Rouard (avec Gérard et Adrien Gaubert).

Il était une fois sur le plateau d’Albion 3 spéléos, 2G et 1R. On devinait pour un œil averti que c’était des spéléos et pas des randonneurs. En effet le randonneur du mois de janvier est un expérimenté qui s’est informé de la présence de neiges persistantes à basse altitude, donc il aurait l’équipement adapté et en particulier des raquettes. Le spéléo, lui, est plus brut, comptant sur sa bonne étoile et la pluie récente pour effacer tout problème de progression, portant Jean rapiécé et baskets ordinaires, il a en plus un sac « sherpa » typique ; ce spéléo-là, mal équipé et mal chaussé n’est pas plus un héros prêt à tout, car, une fois sur place, et face à la dure réalité de l’hiver et à l’épaisseur de la neige, à râler : « J’aime pas marcher dans la neige ! », tel un schtroumpf grognon. Autre caractéristique et non des moindres, l’absence totale de méthode, l’ignorance des cartes géologiques et autres réflexions raffinées sur les croisements de fractures. Qui plus est, une démarche totalement acritique face à des injonctions insensées, du type : « Allez vers le SO dans le vallon ‘‘machin’’ et trouvez LE gouffre qui constituera l’amont du méandre de l’Ankou !». Il y a juste au moins 200m d’épaisseur et plus à traverser et aussi de l’ordre du km à vol d’oiseau à parcourir.

Vaguement conscients de l’inanité d’effort irréfléchis, ils cherchent à s’acquitter de la tâche qu’ils se sont imposés en optimisant leur temps :  après une première montée, entamée en fin de matinée, la faim se fait sentir : au pied d’un pin sylvestre, assis sur leurs sherpas les protégeant de la neige, ils pique-niquent. Le paysage est magnifique. Perchés vers 950 m d’altitude ils dominent une large étendue dégagée, enfouie sous une neige immaculée, qui se termine un peu plus bas dans les bois et les vallons ; les versants descendent doucement vers St Christol et le plateau encore largement enneigé. La silhouette pataude de Lure est en face ; au loin les montagnes de la rive gauche de la Durance et en extrémité le Mourre de Chanier.

Ils sont ravis du spectacle, du temps clément, de l’atmosphère de leur groupe, mais se refroidissent. Ils supputent leurs chances de découvertes, très minces à leur avis dans des lieux parcourus depuis des millénaires. Évoquent malgré tout l’aven Kilian du côté de Javon, sa vaste ouverture et l’ignorance qu’en avaient les gens du cru, alors, qui sait ? Donc ils bougent, commencent à reprendre la pente pour rejoindre les bois, direction l’origine du fameux vallon. Là une scission se produit : le programme qui a émergé c’est de descendre le vallon puis revenir par la route et remonter vers l’auto garée plus haut.

C’est à vue d’œil assez long et cf. question raquettes, serait aussi pénible. Donc les 2 G court-circuitent le haut du vallon et obliquent, laissant le R poursuivre sa marche « droit devant ». Tandis que le R suppute le meilleur passage pour ne pas sombrer dans l’épaisseur de la neige vers 1000 m, un long cri arrête sa marche ! Le crissement de la neige et la distance déforment la signification du cri… Quelques secondes d’attente, le cri retentit à nouveau ! Un instant vaguement inquiet, il se retourne, hèle à son tour et part vers l’origine des cris, autant que faire se peut, à grandes enjambées. Rapidement ils se rejoignent ; tout va pour le mieux : à leurs pieds un grand halo de neige fondue laisse voir la terre nue. Enfilant les gants spéléos emmenés pour la circonstance espérée, les 2G grattent la terre, rejetant à pleines mains terre, rochers et cailloutis, souillant la neige des entrailles brunes répandues. Rapidement les doigts sont gelés, obligeant à se relayer. Mais sans matériel plus efficace, il s’agit surtout de savoir si la fonte de la neige est bien due à un courant d’air : grattant là où c’est plus facile, ils dégagent un minuscule orifice, un micro espace entre cailloux, derrière lesquels, c’est visible, il y a encore d’autres cailloux ; la cigarette rapidement allumée (bon prétexte !), tenue à bout de bras dans ce volume infime, fume d’abondance et un courant d’air ; soufflant nettement, l’active et refoule ses volutes bleues…

L’après-midi s’est avancée, il reste à tenter de prendre des mesures : repérage GPS, altitude, azimut de l’axe de ce qui semble une fracture, températures, pointage sommaire sur la carte IGN… et appeler « l’injoncteur » pour lui dire le résultat quelque peu inespéré de la balade ; lequel injoncteur jubile. Le moral est au beau fixe d’autant que la rapide trouvaille permet d’envisager un retour tranquille sur les traces d’arrivée et évitera le grand circuit imaginé.

Question « imaginer » l’expérience les incite à la prudence : transformer un halo (deux en fait, à 10 m de distance) dans la neige, en grand trou, dépend de facteurs qui échappent à toute raison et il ne manque pas dans le coin de rêves avortés sur de l’impénétrable. Néanmoins schtroumpf de schtroumpf ! dès que la neige aura disparu, ils s’attelleront à le vérifier…

Le retour motorisé  croise sur la piste enneigée un gros tracteur qui se gare, laissant passer les visiteurs sans poser de question ; un salut poli comme forme de remerciement et retour vers la chaleur des maisons.